Pour une lutte queer révolutionnaire en France

Par Dawud pour QTR


« Les théories queers abordent sans les séparer le genre, les sexualités, le racisme, la colonialité, le génocide, l’esclavage, le post-esclavage et l’exploitation des classes » selon Paola Bacchetta et Jules Falquet (Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes, Les Cahiers du CEDREF).

Ainsi, les enjeux pour les queers racisé.e.s en France sont de repolitiser la lutte queer, une lutte portée par des non-blanc.he.s révolutionnaires, et de se la réapproprier dans le contexte français.

  • L’arrivée du queer dans les années 2000 à Paris

Dans les années 2000, les stars queers du milieu mondain parisien ont travaillé à la dépolitisation du queer une fois exporté outre-Atlantique. Influencé par le queer blanc américain, déjà critiqué aux États-Unis par les milieux queers non-blancs car totalement ignorant des questions de race et de classe, le queer franco-français a adopté une position libérale capitalisant sur des performances artistiques dites « queers » car subversives.

Comprenons ainsi que ce qui est queer, c’est uniquement ce qui est subversif sur le plan sexuel. Les queers blancs ont donc réduit le queer à une hyper production de performances artistiques et iels se sont bien gardés d’en faire ressortir toute sa construction politique : un militantisme qui dénonce et combat les oppressions des dominants sur les autres.

Ce queer, mené par des blanc.he.s, a certes conservé un militantisme sur les questions qui concernent les minorités sexuelles et de genre mais on constate une absence totale de réflexion autour des questions de race et de classe.

Ce queer blanc et bourgeois n’a rien à voir avec le queer américain d’origine, héritier de Stonewall. En effet, les émeutes contre la police au Stonewall Inn (New York, États-unis) en 1969 ont été mené principalement par des femmes trans noires et latinas. Elles ont combattu une police qui les réprimait de manière systématique et une justice qui les condamnait à la prison.

Il s’agit bien d’un queer révolutionnaire qui s’oppose clairement, non seulement à l’hétéronormativité et au conformisme de la société américaine, mais aussi au racisme et à toutes formes d’exploitation, sachant que ces femmes trans étaient non blanches et issues de milieux pauvres.

En France, nous aurons affaire à une pratique queer capitaliste, blanche et bourgeoise. Très vite, les milieux militants, notamment les féministes radicales ou les féministes marxistes, qui peuvent s’opposer sur bien des questions, finiront par les qualifier de « queers paillette » en référence à leur obsession pour la gloire plutôt que pour la révolution.

Les queers blanc.he.s de France ont donc fait l’impasse sur un queer qui ne peut être qu’intersectionnel et révolutionnaire. C’est dans ce contexte dépolitisant que le queer a été implanté en France.

  • La confusion entre le queer et le mouvement TPG

En parallèle, le mouvement TransPédéGouine est un mouvement des minorités sexuelles et de genre issu des milieux alternatifs- squat et anarchiste- et féministe matérialiste en France. À contre courant des idées hétéronormatives et patriarcales promues par les LGBT dit « mainstream », les « TPG » se sont réappropriés les termes et insultes « trans, pédé et gouine » dans une logique de retournement des stigmates. Leur combat est axé, aussi bien sur les questions de genre, sexualité et féminisme, que sur les questions anarchistes et anticapitalistes.

Il s’agissait pour la communauté TPG de combattre le capitalisme et le patriarcat à partir d’une position de personnes trans’, pédé et/ou gouines. Ainsi, iels n’hésitent pas à dénoncer les incohérences du milieu queer, tel qu’il est installé en France, un milieu qui « dématérialise les rapports sociaux » et avec une identité pro-capitaliste mal assumée mais bien réelle. En bref, un milieu queer pas bien différent du milieu LGBT conventionnel, excepté le fait qu’il revendique une posture subversive.

Progressivement, les milieux mondains de la capitale sème la confusion en associant les identités queer et TPG. La dépolitisation par les « queers paillette » va donc plus loin puisqu’elle entraine avec elle la dépolitisation du mouvement TransPédéGouine qui est, à l’origine, un mouvement anti-capitaliste.

Cette dépolitisation des milieux alternatifs sera également dénoncée par la communauté queer et trans racisée de Paris et à travers la France. À cela s’ajoutent les questions raciales qui seront définitivement posées sur la table.

Les queers et trans racisé.e.s refusent que les questions de racisme soient mises de côté au sein des différents milieux militants dans lesquels iels s’organisent (réseaux féministes, queers, anarchistes, squats, etc.) et qu’en plus de cela, leurs luttes soient automatiquement récupérées par les blanc.he.s, en l’occurrence, par les queers blancs. Les queers et trans racisé.e.s rappellent qu’iels sont les héritié.re.s légitimes du queer américain porté par des non-blancs anticapitalistes et plus largement, anti-systèmes.

  • Les racisé.e.s doivent repolitiser le queer

Le queer est par essence politique. C’est une lutte révolutionnaire qui combat des systèmes fondés sur l’injustice et la violence. Les queers américains se sont battus contre un système qui a pour fondement le racisme et l’exploitation des non-blanc.he.s et qui perdure, entre autres, à cause d’une police qui violente les non-blanc.he.s jusqu’à les tuer, et une justice qui les criminalise toujours plus.

Par conséquent, un queer racisé qui ne tiendrait compte que des questions de genre et de sexualité, sans aller plus loin sur les questions de race et de classe, contribue à la dépolitisation du queer menée par les queers blanc.he.s depuis plusieurs années. Une dépolitisation qui rend le queer toujours plus blanc et plus bourgeois et l’efface un peu plus de l’héritage afro et latino-américain.

Or, être queer, ce n’est pas seulement revendiquer son appartenance aux minorités de genre et de sexualité mais c’est aussi avoir un positionnement politique militant contre des systèmes de domination (raciste, capitaliste, hétéro-patriarcal) dans une perspective révolutionnaire.

C’est pour cela qu’il faut insister sur les aspects « race » et « classe » car ils sont intrinsèques au sujet queer racisé. La violence étatique s’abat indistinctement sur les racisé.e.s, qu’iels soient queers ou pas. Et c’est cette même violence d’État qui maintient les racisé.e.s dans les classes sociales les plus précaires. Sans compter les nombreux autres facteurs qui s’ajoutent à cette violence et qui excluent davantage : transphobie, homophobies, etc.

Les femmes trans noires et latinas du Stonewall Inn s’y retrouvaient car elles étaient isolées dans une société américaine raciste. Elles étaient harcelées par la police au même titre que les autres populations noires et latinos américaines. À la ghettoïsation d’État, s’ajoute leur exclusion social due à la transphobie des communautés hétéronormatives et patriarcales.

Ainsi, le sujet queer racisé sera autant victime que les autres racisés des contrôles au faciès, des violences policières, du chômage, des discriminations à l’emploi, de la précarité au travail, du patriarcat, etc. La politisation queer ne peut donc se faire sans intersectionnalité : c’est-à-dire, sans convergence avec les luttes décoloniales, anticapitalistes et féministes.

  • Les racisé.e.s doivent se réapproprier le queer

Les queers racisé.e.s doivent non seulement repolitiser mais aussi se réapproprier le queer. Les queers racisé.e.s doivent modeler les théories queers à leurs histoires et leurs combats.

Il est impératif pour les queers racisé.e.s de se détacher progressivement de la lecture américaine puisque la France repose sur un système particulier, propre à son passé. Ainsi, pour nous, queers racisé.e.s, l’enjeu est d’adapter les théories queers à notre histoire, une histoire propre à la France et à son passé esclavagiste et colonial.

Les questions essentielles des décolonisations africaine et asiatique ne peuvent pas être ignorées puisque les populations racisées et réprimées de France sont principalement issues d’Asie, d’Afrique mais aussi des Caraïbes. La France ayant colonisé l’Indochine, l’Afrique du Nord, de l’Ouest, une partie de l’Afrique centrale ainsi que quelques pays d’Afrique de l’Est et australe. On ne peut pas non plus se garder de parler des colonies actuelles de la France, à savoir celles des Antilles, du Pacifique et de l’Océan Indien (communément appelés Départements et Collectivités d’Outre-mer).

Dans la lutte contre les racismes, la lutte contre la négrophobie à une place importante aux côtés de la lutte contre l’islamophobie, qui touche les musulman.e.s et les assimilé.e.s musulman.e.s (populations nord africaines). Sans pour autant oublier, les communautés moins visibles dans les luttes décoloniales mais tout autant victimes d’un racisme à la française, à savoir les communautés asiatiques, rroms et juives.

Il s’agit d’un système raciste qui repose sur l’exploitation des uns sur les autres. Une analyse matérialiste doit être apportée. L’un des enjeux pour les queers racisé.e.s est de combattre un système qui les domine et les exploite matériellement : travail précaire, sous-payé, non déclaré, etc.

Rappelons-nous, c’est bien une organisation systémique qui a été mise en place, en France, tout au long du 20ème siècle pour exploiter les racisé.e.s issus des colonies : les antillais immigrés dans le cadre du Bumidom, les enfants réunionnais de la Creuse, les cheminots Chibani d’Afrique du Nord et subsaharienne ou encore les cong binh « ouvriers-forçats » indochinois.

  • Le queer, un outil de résistance et de lutte

En somme, les queers racisé.e.s doivent se réapproprier le queer, en tant qu’idéologie politique, militante et révolutionnaire. Mais iels doivent aussi se détacher de la lecture états-unienne qui empêche une analyse qui doit s’adapter au système français. Et il faut surtout prendre le soin, en tant que sujet queer racisé de France, de toujours repolitiser le queer. Pour cela, il faut s’arracher au « queer blanc » qui ignore totalement les rapports de race et de classe. C’est dans cette optique que les queers racisé.e.s de France parviendront à mettre en place un militantisme queer révolutionnaire.


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