La place de la lutte anticarcérale dans le contrôle des populations noires en France : approche afroféministe

Le samedi 13 avril 2019, les Masterants en Genre de l’Université Paris 8 organisaient une journée d’études « Féminisme(s) noir(s) : Toujours debout ! ». Dawud Bumaye, membre de QTR, intervenait sur une table ronde autour du contrôle et de la réappropriation des corps. Voici la retranscription de son intervention.

  • Pourquoi ce sujet ?

Il convient de faire le lien entre le contrôle des populations noires et les luttes anticarcérales. On part du postulat qu’en France, on criminalise et on enferme davantage les populations pauvres et racisées et par conséquent, les populations noires qui font partie des populations surreprésentées dans le système carcéral.

Il est intéressant de se demander pourquoi ce sont ces populations là qui sont visées mais aussi pourquoi en tant que militante afroféministe, on doit faire le lien avec la lutte anticarcérale et enfin comment se saisir de cette question qui nous touche directement, s’en saisir en tant qu’individue mais aussi en tant que communauté.

  • Qu’est-ce que la lutte anticarcérale et qu’est-ce que ça englobe ?

D’abord un point vocabulaire, pour se mettre au fait de ces questions. Il faut faire la distinction entre avoir un positionnement anticarcéral, être abolitionniste de la prison et avoir un positionnement réformiste sur la prison.

Être anticarcéral, c’est se battre contre tout système d’enfermement et de contrôle des populations : la prison, l’internement forcé en hôpitaux psychiatriques, etc. Être abolitionniste de la prison : c’est lutter pour la fin de la prison. Être réformiste sur la prison : c’est être critique de la prison mais ne pas réclamer son abolition et ainsi, défendre des positions comme l’amélioration des conditions de détention des prisonniers.

Attention à ne pas tomber dans le jugement des personnes réformistes car 1) peu d’alternatives à la prison sont réfléchies ou proposées et 2) quand on a des proches en prison, ce n’est pas mal de vouloir améliorer leurs conditions de détention, même si quelque part c’est perpétuer ce système puisque c’est réfléchir à comment le faire évoluer et non pas comment l’abolir.

Aussi, on peut développer une position contre la prison pour des questions philosophiques : autant être contre la peine de mort c’est refuser que l’État ait un droit de vie ou de mort sur la population, autant être abolitionniste ou anticarcéral, c’est être contre le fait que l’État ait le droit de priver un être humain de sa liberté.

Mais au-delà des questions philosophiques autour de la prison, concrètement, matériellement, on doit s’interroger sur l’efficacité de la prison, de l’enfermement en tant que système. La prison c’est tout un système qui déshumanise, on prive un être humain de sa liberté, on l’isole de ses proches (la vie en prison ce n’est pas le parloir H24, c’est des contraintes pour voir ses proches, des pressions et du chantage exercés sur les prisonniers en échange, etc.) et on ne le paie quasiment pas pour le travail qu’il fait (absence du droit du travail en prison).

La conséquence de cette déshumanisation des prisonniers est une santé mentale fragile et un taux de suicide énorme. On constate que comparé aux personnes libres, le taux de suicide chez les prisonniers est bien supérieuri.

En plus de déshumaniser, la prison désinsère de la société, il faut voir le taux de récidive qui est flagrantii. Un exemple d’actualité, Amine Bentounsi a été le plus jeune prisonnier de France, emprisonné à l’âge de 13 ans et on connaît le sort qui lui a été réservé, il n’a jamais pu s’insérer dans la société et il s’est fait assassiner par la police en 2012.

La prison coupe de la famille (c’est la première communauté) et cela a un impact autant sur la santé mentale de la personne incarcérée du fait de son isolement mais il y a aussi un impact matériel sur les membres de la familleiii ; du voisinage (absence, stigmatisations au retour du prisonnier) et aussi du travail en raison de plusieurs années d’absence (comment le justifier sur un CV).

Donc concrètement on peut s’interroger sur l’utilité ou plutôt l’efficacité de la prison. On nous dit que c’est pour punir, pour que les prisonniers réfléchissent à leurs méfaits, fassent pénitence et reviennent neufs dans la société pour repartir du bon pied. Pourtant, la réalité est tout autre. Au sortir de prison, les personnes qui ont été incarcérées ont plus de mal à s’insérer dans la société, en trouvant du travail par exemple, et cela favorise le taux de récidive.

  • Quelles sont les populations visées par l’État policier ?

Qui sont les victimes des violences policières ? Il est important de dresser les portraits des personnes visées par l’État policier. Car non, ce ne sont pas toutes les personnes qui commettent une infraction qui vont en prison.

On le voit avec les tristes événements autour des violences et des crimes policiers, la police vise principalement les jeunes hommes non blancs de classe populaireiv. Parmi eux des hommes queers ou trans, même s’ils ne pas sont visibilisés en tant que tels. Il est important de préciser, à l’encontre des LGBTIphobes qu’il n’y a pas de privilège «gay ». La police ne cherche pas si on est trans ou gay, elle contrôle car on est racisév.

Dans le viseur de la police, les migrant.es dits « illégaux ». Sur le territoire français, il y a une véritable chasse aux migrantsvi. Ici, on parle autant des hommes que des femmes, mais aussi des enfantsvii, qui sont enfermés dans les Centres de Rétention Administrative (CRA)viii. Parmi elleux, il y a des personnes queers et trans qui demandent l’asile et qui subissent des discriminations racistes et LGBTIphobes de la part des institutions.

Il ne faut pas se leurrer, les Centres de Rétention Administrative sont bel et bien des prisons, au même titre que les centres de détention -il n’y a que le nom qui change. Ce sont des endroits où les personnes sont détenues ou retenues et donc privées de leur liberté d’aller et venir. Il y a une hypocrisie française à pointer du doigt les États-Unis et l’administration Trump qui enferment les enfants hispaniques en prison pendant qu’en France, les enfants noirs et racisés sont également enfermés dans des prisons. Mayotte, département colonisé, en est le parfait exemple.

Les travailleuses et travailleurs du sexe ne sont pas en reste. Parmi elleux, des femmes trans racisées régulièrement violentées par la police. Elles dénoncent de la part des forces de l’ordre : agressions verbales, physiques et sexuelles. La transphobie de l’État à son paroxysme, les femmes trans sont enfermées dans les prisons pour hommes, ce qui entraîne une cascade de violences à caractère transphobe dans les prisonsix.

C’est donc parce que l’État criminalise principalement les personnes noires et racisées, pauvres, que j’ai un positionnement anticarcéral. Non, je refuse que les miens soient pourchassés par la police et enfermés dans les prisons pour la simple raison que nous sommes noirs. Je me bats contre la violence d’État car elle est racialisée et raciste. Non la police et la justice n’ont pas pour objectif de protéger le peuple, elles servent plutôt à protéger les intérêts de la classe blanche et bourgeoise.

  • Comment concrètement on met en place le contrôle des populations noires ?

Comme nous l’avons vu précédemment, les jeunes hommes noirs et arabes sont pourchassés par la police, par le biais de contrôle au faciès répétitif et harcelant. Les quartiers populaires, où résident majoritairement les personnes issues de l’immigration, sont également surveillés par la police.

Après la phase de surveillance accrue des populations noires, on met en place des délits susceptibles d’être commis par les personnes les plus précaires et ce, afin de favoriser leur incarcération. Un exemple d’actualité, la loi relative au harcèlement de rue dit « délit d’outrage sexiste », qui a été contesté notamment par les collectifs Queer et Trans Révolutionnaire et Mwasi – collectif afroféministex.

Le harcèlement sexuel se fait dans toutes les sphères de la société, que ce soit dans la rue, à la maison, à l’école ou encore au travail. Pour autant, en inventant une loi sur le harcèlement qui s’applique spécifiquement à la rue, se cache en réalité une loi anti-pauvre visant à réprimer les personnes qui occupent majoritairement l’espace public. La visée de cette loi n’est pas de protéger les victimes de harcèlement sexuel dans la rue (qui sont en principe déjà protégées par la loi relative au harcèlement sexuel) mais plutôt de réprimer les personnes précaires, bien souvent au chômage, qui occupent l’espace public.

Ainsi, en mettant en place des infractions susceptibles d’être commises principalement par les personnes les plus précaires (dont font partie les populations noires) et en contrôlant de manière abusive et répétée ces mêmes personnes, elles sont donc plus susceptibles que les populations blanches d’être enfermées en prison. C’est ce qui explique d’ailleurs leur surreprésentation carcérale. Ce n’est pas que les populations noires sont plus enclines à commettre des infractions que les blancs mais qu’elles sont plus contrôlées par la police et la justice et donc davantage envoyées en prisonxi.

  • Quels sont les moyens de résistance et d’organisation ?

Mon expérience en tant que militante afroféministe engagée contre les violences policières m’a permis de constater plusieurs moyens de résistance et d’organisation face à l’État policier mais aussi de développer des outils et des pratiques que j’ai eu l’occasion de mettre en place avec mes camarades féministes et antiracistes. Je vais essayer de dresser une liste de ces pratiques. Cette liste n’est pas exhaustive et il est du travail des militant.es afroféministes, antiracistes mais aussi anticarcéraux et abolitionnistes de chercher à créer ou à parfaire des nouveaux outils de lutte, de résistance et d’organisation. L’organisation face à la police, la justice et la prison ne peut être que collective.

D’abord, la voie mémorielle. C’est un mode de résistance à ne pas négliger. Bien que la spiritualité soit souvent méprisée dans les milieux militants de gauche, la mémoire des nôtres est importante pour honorer nos mort.es, leur histoire et notre Histoire. Les énergies de nos ancêtres nous portent depuis des siècles et c’est cette énergie collective qui nous a transcendés et permis de résister et de lutter. Les commémorations sont donc des instants forts de résistance.

La voie juridique. Certaines victimes des violences policières, ou leur famille, font le choix de poursuivre en justice leurs agresseurs ou assassins. C’est aussi le cas des victimes des violences conjugales et sexuelles. Bien qu’on soit critique de la justice en tant qu’institution, la reconnaissance du crime commis à l’encontre d’une victime est importante dans le chemin de reconstruction des victimes et de leur famille. L’indemnisation des victimes fait aussi partie des réparations à prendre en compte. Les réparations ne peuvent pas qu’être symboliques, elles doivent être aussi matérielles .

La voie militante. Les mobilisations et les insurrections sont les prémices de la révolution. Elles permettent de nous rendre conscients des oppressions et des violences que nous subissons, la colère que nous ressentons est légitime mais elle doit être encadrée par l’organisation collective. C’est cette même organisation politique et collective qui nous fera renverser les rapports de force et imposer notre agenda politique.

Enfin, la voie de l’auto-défense. L’auto-défense face à l’État : on peut s’inspirer du collectif africain-américain Black Panther Party for Self-Defense qui contrôlait la police lors de ses descentes dans les quartiers noirs.

L’auto-défense intra-communautaire : pour celles qui ne souhaitent pas faire appel à la police et à la justice, soit en raison de leurs convictions, soit tout simplement du fait de l’inaction des autorités publiques, dans mon expérience militante, on s’organise entre femmes face à nos agresseurs. L’auto-défense féministe doit être collective pour se protéger face à nos agresseurs. La protection des victimes des violences et agressions doit être centrale. C’est là où pêche une partie des militants abolitionnistes qui ne pensent pas assez l’abolition de la prison, de la place de celles qui subissent les agressions. Il est très clair que la prison doit être abolie car c’est un système violent, injuste, raciste et capitaliste mais l’abolition de la prison doit être pensée avec celles qui paient la note du patriarcat. L’idée n’est certainement pas de remplacer une police et une prison par une autre. Non ! Mais l’abolition de la prison ne doit pas se faire au détriment des survivantes des violences sexuelles, physiques et conjugales. Nous (afro)féministes, nous avons mis en place des médiations qui nous ont coûté, des groupes de défense qui nous ont abîmées donc on ne peut nous accuser de ne pas être assez abolitionnistes. Mais il nous faut continuer de travailler et de nous former pour penser l’abolition effective de la prison.

Conclusion

La lutte anticarcérale concerne les populations noires dans la mesure où nous sommes visées par l’État policier qui cherche à nous contrôler et nous enfermer. Pour penser la fin du contrôle des populations noires, il faudrait envisager une communauté noire véritablement libre et autonome.

Pour pousser la réflexion…

Il faut savoir que 10% des condamnations sont liées aux infractions sexuellesxii. Dans la société patriarcale dans laquelle nous évoluons, les infractions sexuelles ne sont que rarement reconnues. Elles sont même encouragées par la culture du viol dont la conséquence est que moins de 10% des survivantes de viol portent plainte contre leurs agresseurs et environ 3% des plaintes débouchent sur un procès en cour d’assisesxiii. En adoptant des convictions anticarcérales, nous n’encourageons pas les agressions sexuelles. C’est la société patriarcale qui fait ce travail.

iSuicide : En France, on compte en moyenne un décès tous les deux ou trois jours. La plupart du temps par suicide. En 2017, 59 personnes incarcérées sont décédées de causes naturelles en prison, 103 autres par suicide; en 2018, 131 suicides (Observatoire International des Prisons, 2018).
iiRécidive : 63% des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont re-condamnées dans les cinq ans (OIP, 2017)
iiiFamille : 70 000 enfants ont un parent en prison, pour 55% d’entre eux, le parent incarcéré représentait la source de revenus unique de la famille (OIP, 2019)
ivLe contrôle au faciès : les personnes perçues comme Noirs ou arabes/maghrébins ont une probabilité 20 fois plus élevé que les blancs d’être contrôlés (Rapport annuel d’activité du Défenseur des droits Jacques Toubon, 2017)
v« Qui nous protège de la police ? Approche féministe et queer décoloniale de la lutte contre l’État policier », Queer et Trans Révolutionnaire, Cases rebelles et Ferguson in Paris, ITMTC 2, 8 avril 2017. https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/
vi15% de rétention en plus depuis l’attentat du 1er octobre à Marseille et particulièrement chez les maghrébins, le nombre de maghrébins en rétention a doublé depuis l’attentat (Cimade, 2018).
vii304 enfants en CRA en métropole contre 2493 enfants en CRA à Mayotte (Rapport de la Cimade, 2017)
viii25 274 personnes de 140 nationalités différentes ont été enfermées en métropole, et 19 683 personnes en outre-mer, principalement dans le CRA de Mayotte, le plus grand de France, qui a vu défiler à lui seul 17 934 personnes (Rapport de la Cimade, 2017)
ixRapport du Collectif Droits et prostitution, 2017.
x« Contre la pénalisation du harcèlement de rue : une position afroféministe, queer et trans révolutionnaire », QTR et Mwasi, 28 Septembre 2017. blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/280917/contre-la-penalisation-du-harcelement-de-rue-une-position-afrofeministe-queer-et-trans
xiComparution immédiate et personnes nées à l’étranger : les personnes nées à l’étranger ont 3 fois plus de risque de passer en comparution immédiate. Quand elles sont jugées en comparution immédiate, elles ont 8 fois plus de risque d’être condamnés à de la prison ferme, ainsi 1 personne née à l’étranger sur 4 est condamnée à de la prison ferme (OIP, 2015)
xii10% des condamnations sont liées aux infractions sexuelles contre 18% pour les affaires liées aux stupéfiants et 23% pour les vols (OIP, trimestre de 2017)
xiiiRapport INED, 2016

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